Textes de Madeleine Delbrêl

Textes de Madeleine Delbrêl mis en voix par « Les Poètes en Berry » et intermèdes musicaux, Tania Faur à la flûte.

Soirée du 21 octobre 2021 à la Maison de la Parole

Présentation 1

Présentation suite

Partez dans votre journée

Partez dans votre journée sans idées fabriquées d’avance
et sans lassitude prévue,
sans projets sur Dieu,
sans souvenir sur lui,
sans bibliothèque,
à sa rencontre.
Partez sans carte de route pour le découvrir, sachant qu’il est sur le chemin et non au terme.
N’essayez pas de le trouver par des recettes originales: mais, laissez-vous trouver par lui dans la pauvreté d’une vie banale.
La monotonie est une pauvreté : acceptez-la.
Ne cherchez pas les beaux voyages imaginaires.
Que les variétés du Royaume de Dieu vous suffisent et vous réjouissent.

Le Bal de l’obéissance

C’est le 14 juillet.
Tout le monde va danser.
Partout, depuis des mois, des années, le monde danse.
Plus on y meurt, plus on y danse.
Vagues de guerres, vagues de bal.

II y a vraiment beaucoup de bruit.
Les gens sérieux sont couchés.
Les religieux récitent les matines de saint Henri, roi.
Et moi je pense
A l’autre roi,
Au roi David qui dansait devant l’Arche.

Car s’il y a beaucoup de saintes gens qui n’aiment pas danser,
Il y a beaucoup de saints qui ont eu besoin de danser,
Tant ils étaient heureux de vivre :
Sainte Thérèse avec ses castagnettes,
Saint Jean de la Croix avec un Enfant Jésus dans les bras,
Et saint François, devant le pape.
Si nous étions contents de vous, Seigneur,
Nous ne pourrions pas résister
A ce besoin de danser qui déferle sur le monde,
Et nous arriverions à deviner
Quelle danse il vous plaît de nous faire danser
En épousant les pas de votre Providence.

Car je pense que vous en avez peut-être assez
Des gens qui, toujours, parlent de vous servir avec des airs de
Capitaines,
De vous connaître avec des airs de professeurs,
De vous atteindre avec des règles de sport.
De vous aimer comme on s’aime dans un vieux ménage.

Un jour où vous aviez un peu envie d’autre chose,
Vous avez inventé saint François,
Et vous en avez fait votre jongleur.

A nous de nous laisser inventer
Pour être des gens joyeux qui dansent leur vie avec vous. Pour être un bon danseur, avec vous comme ailleurs, il ne faut
Pas savoir où cela mène.
Il faut suivre,
Être allègre,
Être léger,
Et surtout ne pas être raide.
Il ne faut pas vous demander d’explications
Sur les pas qu’il vous plaît de faire.
Il faut être comme un prolongement,
Agile et vivant de vous,
Et recevoir par vous la transmission du rythme de l’orchestre.
Il ne faut pas vouloir à tout prix avancer,
Mais accepter de tourner, d’aller de côté.
Il faut savoir s’arrêter et glisser au lieu de marcher.
Et cela ne serait que des pas imbéciles
Si la musique n’en faisait une harmonie,
Mais nous oublions la musique de votre esprit,
Et nous faisons de notre vie un exercice de gymnastique; 

Nous oublions que, dans vos bras, elle se danse,
Que votre Sainte Volonté
Est d’une inconcevable fantaisie,
Et qu’il n’est de monotonie et d’ennui
Que pour les vieilles âmes
Qui font tapisserie
Dans le bal joyeux de votre amour.

Seigneur, venez nous inviter.
Nous sommes prêts à vous danser cette course à faire,
Ces comptes, le dîner à préparer, cette veillée où l’on aura
Sommeil.

Nous sommes prêts à vous danser la danse du travail,
Celle de la chaleur, plus tard celle du froid.
Si certains airs sont souvent en mineur, nous ne vous dirons pas
Qu’ils sont tristes ;
Si d’autres nous essoufflent un peu, nous ne vous dirons pas
Qu’ils sont époumonants.
Et si des gens nous bousculent, nous le prendrons en riant,
Sachant bien que cela arrive toujours en dansant.

Seigneur, enseignez-nous la place
Que, dans ce roman éternel
Amorcé entre vous et nous,
Tient le bal singulier de notre obéissance.

Révélez-nous le grand orchestre de vos desseins,
Où ce que vous permettez
Jette des notes étranges
Dans la sérénité de ce que vous voulez.
Apprenez-nous à revêtir chaque jour
Notre condition humaine
Comme une robe de bal, qui nous fera aimer de vous
Tous ses détails comme d’indispensables bijoux.

Faites-nous vivre notre vie,
Non comme un jeu d’échecs où tout est calculé,
Non comme un match où tout est difficile,
Non comme un théorème qui nous casse la tête,
Mais comme une fête sans fin où votre rencontre se renouvelle,
Comme un bal,
Comme une danse,
Entre les bras de votre grâce,
Dans la musique universelle de l’amour.

Seigneur, venez nous inviter.

Nous autres gens des rues

intermède à la flûte par Tania Faur

Puisque vos paroles

Puisque vos paroles, ô mon Dieu,
Ne sont pas faites pour rester inertes dans nos livres ;

Mais pour nous posséder et courir le monde en nous ;
Permettez que ce feu de joie, allumé par vous, jadis, sur une montagne,
Que de cette leçon de bonheur, des étincelles nous mordent, nous investissent, nous envahissent ;
Faites que, habités par elles, comme des « flammèches dans les chaumes »,
Nous courions les rues de la ville, nous longions les vagues des foules,

Contagieux de la béatitude, contagieux de la joie.
Car nous en avons vraiment assez de tous ces crieurs de mauvaises nouvelles,
De tristes nouvelles !
Ils font tellement de bruit que votre parole à vous ne retentit plus.
Faîtes dans leur tintamarre éclater le silence palpitant de votre message.
Dans les cohues sans visage, faîtes passer notre joie recueillie,
Plus retentissante que les cris des crieurs de journaux,
Plus envahissante que la tristesse étale de la masse.
AMEN

Nos déserts
Quand on s'aime, on aime être ensemble
et quand on est ensemble on aime à se parler.
Quand on s'aime, il est ennuyeux
d'avoir toujours autour de soi beaucoup de gens.
Quand on s'aime, on aime écouter l'autre, tout seul,
sans d'autres voix qui viennent nous gêner.

C'est pourquoi ceux qui aiment Dieu
ont toujours chéri le désert
et c'est pourquoi à ceux qui l'aiment
Dieu ne peut pas le refuser.

Et je suis sûr, mon Dieu, que tu m'aimes
et que dans cette vie si encombrée,
touchée de tous côtés par la famille,
les amis et tous les autres,
îl ne peut être absent ce désert où l'on te rencontre.

On ne va jamais au désert sans traverser beaucoup de choses,
sans être fatigué par une longue route,
sans arracher ses yeux à ce qui est leur horizon de tous les temps.

Les déserts se gagnent, ils ne se donnent pas.
Les déserts de notre vie, nous ne les arracherions
au secret de nos heures humaines
qu'en violentant nos habitudes, nos paresses. C'est difficile,
mais essentiel à notre amour.
L’extase de nos volontés
Quand ceux que nous aimons
nous demandent quelque chose,
nous les remercions de nous le demander.

S’il vous plaisait, Seigneur, de nous demander
une seule chose dans toute notre vie,
nous en resterions émerveillés,
et d’avoir fait cette seule fois votre volonté
serait l’événement de notre destinée.

Mais, parce que chaque jour,
chaque heure, chaque minute,
vous mettez dans nos mains un tel honneur,
nous trouvons cela si naturel
que nous en sommes blasés,
que nous en sommes lassés.

Et pourtant, si nous comprenions
à quel point est impensable votre mystère,
nous resterions stupéfaits
de pouvoir savoir ces étincelles de votre vouloir
que sont nos minuscules devoirs.
Nous serions éblouis de connaître,
dans cette immense ténèbre qui nous revêt,
les innombrables,
les précises,
les personnelles
lumières de vos volontés.
Le jour où nous comprendrions cela,
nous irions dans la vie
comme des sortes de prophètes,
comme des voyants de vos petites providences,
comme des agents de vos interventions.
Rien ne serait médiocre,
car tout serait voulu par vous.
Rien ne serait trop lourd,
car tout aurait racine en vous.
Rien ne serait triste,
car tout serait voulu de vous.
Rien ne serait ennuyeux,
car tout serait amour de vous.

Nous sommes tous des prédestinés à l’extase,
tous appelés à sortir de nos pauvres combinaisons,
pour surgir, heure après heure, dans votre plan.
Nous ne sommes jamais
de lamentables laissés pour compte,
mais de bienheureux appelés,
appelés à savoir ce qu’il vous plaît de faire,
appelés à savoir ce que vous attendez
à chaque instant de nous :
des gens qui vous sont un peu nécessaires,
des gens dont les gestes manqueraient
si nous refusions de les faire.
La pelote de coton à repriser, la lettre à écrire,
l’enfant à lever, le mari à dérider,
la porte à ouvrir, le récepteur à décrocher,
la migraine à supporter :
autant de tremplins pour l’extase,
autant de ponts pour passer de notre pauvre,
de notre mauvaise volonté,
au rivage serein de votre bon plaisir.

Madeleine Delbrêl (1904-1964)
extraits de Alcide, coll. Livre de vie, Le Seuil, pp.89-91.

Vous nous avez conduits cette nuit
Vous nous avez conduits cette nuit dans ce café qui s’appelle « Le Clair de Lune ».
Vous aviez envie d’y être vous, en nous,
pendant quelques heures, cette nuit.
Vous avez eu envie de rencontrer à travers nos misérables apparences,
à travers nos yeux mal voyants,
à travers nos cœurs mal aimants,
tous ces gens
qui sont venus tuer le temps.
Et parce que vos yeux s’éveillent dans les nôtres,
parce que votre cœur s’ouvre dans notre cœur,
nous sentons notre faible amour
S’épanouir en nous comme une large rose,
S’approfondir comme un refuge immense et doux
pour tous ces gens dont la vie bat autour de nous.
Le café n’est plus alors un lieu profane,
ce coin de terre qui semblait vous tourner le dos.
Nous savons que, par vous, nous sommes devenus
la charnière de chair
la charnière de grâce
qui le force à tourner sur lui,
à s’orienter malgré lui
en pleine nuit,
vers le Père de toute vie.
En nous, le sacrement de votre amour s’opère.

Madeleine Delbrêl, La liturgie des sans office, tome 3 des œuvres complètes, p 64
                                                                          
Donne, ô Beauté

Donne ô Beauté la charité à tout mon être, et sois au sommet de moi-même Que toutes les forces de ma vie, chaque soir, reviennent vers toi. Dans les jours où je vois le monde comme un hôpital sans soleil, où toutes les infirmités et toutes les maladies s’étalent sur tant de moribonds qu’on n’entend plus respirer, quand j’avancerai dans les salles cherchant en vain dans ces yeux pleins de sang, de vin et d’or, un seul reflet de ta lumière, ô Beauté. Donne-moi ta charité pour que je baise l’empreinte de tes doigts indélébiles sur les âmes, sur la mienne comme sur la leur».  

(la Sainte Face du monde, Acte de charité – poème inédit 1928

Humour dans l’amour

Quand on sait ce que nous sommes,
il serait ridicule, vraiment, de n’avoir pas dans notre amour,
un peu d’humour. 
Car nous sommes d’assez comiques personnages. 
Mais mal disposés à rire de notre propre bouffonnerie.

Seigneur, je vous aime plus que tout… en général…
mais tellement plus que vous, dans cette petite minute qui passe, 
une cigarette anglaise… ou même gauloise !

Seigneur, je vous donne ma vie, toute ma vie… mais pas ce tout petit morceau
de vie, ces trois minutes où je n’ai tellement pas envie d’aller travailler.

Seigneur, vous gagner la ville, et la France et l’univers,
me consumer pour votre règne…
mais…mais ne pas écouter cette insupportable créature qui me raconte pour la centième fois ses minuscules ennuis.

Oui, nous sommes des héros de comédie bouffe et de cette comédie, il serait normal
que le premier public soit nous.

Mais là n’est pas le bout de l’histoire.

Quand on a découvert cet impayable comique,
quand on est parti d’un grand éclat de rire
en récapitulant la farce de sa vie, on est tenté de s’abandonner,
sans plus, 
à une carrière de clown pour laquelle après tout on semble assez doué. 
On serait volontiers tenté de penser que cela n’a pas grande importance
et qu’à côté 
des sublimes, 
des forts, 
des saints,

il y a place
pour des pitres et des guignols et qu’ils ne gênent guère Dieu.

Ce n’est certes pas très exaltant, mais ce n’est pas non plus
très fatigant et c’est encore un avantage.

C’est alors qu’il faut nous souvenir
que Dieu ne nous a pas créés pour de l’humour
mais pour cet amour éternel et terrible
dont il aime tout ce qu’il crée depuis toujours.
C’est alors qu’il nous faut l’accepter, cet amour
non plus pour en être le partenaire splendide et magnanime
mais le bénéficiaire
imbécile
sans charme
sans fidélité fondamentale.
Et dans cette aventure de la miséricorde,
il nous est demandé
de donner jusqu’à la corde ce que nous pouvons, 
il nous est demandé de rire quand ce don est raté,
sordide, impur,
mais il nous est demandé aussi
de nous émerveiller avec des larmes de reconnaissance
et de joie,
devant cet inépuisable trésor
qui du cœur de Dieu coule en nous.
A ce carrefour du rire et de la joie s’installera 
notre paix inconfusible ! 

Alcide  Madeleine Delbrêl, Ed du Seuil Paris, 1968, p.73-75


Petites  sentences extraites d’ « Alcide »

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